Dans le n° 6-mars 2011  34

Le vêtement et ses fonctions cachées

Le vêtement montre notre histoire, il cache un corps et des angoisses. Alba Moscato, psychologue clinicienne, nous en dit plus

Cet article est réservé aux abonnés.

Pour profiter pleinement de l'ensemble de ses articles, Géroscopie vous propose de découvrir ses offres d'abonnement.

Où est ma robe ? Vous avez perdu mon gilet bleu ! Ces phrases, les équipes des EHPAD les entendent souvent. La plainte hypocondriaque de nos aînés prend tout son sens pour lutter contre le règne de l'oubli et de l'anonymat qu'induit l'institutionnalisation. Elle permet au sujet d'exister, de s'affirmer encore par ce biais de la revendication narcissique qui l'anime. Il s'agit là de maintenir tant bien que mal une identité menacée par l'angoisse de la mort.

Notre identité ressemble à un édifice érigé, maintenu et inséré dans notre appareil psychique (siège de l'élaboration, des représentations,...). Cette construction identitaire que nous avons échafaudée nous appartient par sa singularité et lors des périodes de notre vie peut être bousculée voir déséquilibrée. Le vieillissement et son cortège de vicissitudes est une de ces périodes où le vêtement présent, presque immuable devient un mode de consolation face aux pertes narcissiques de l'instant. Il prend place symboliquement tel un objet transitionnel, un " doudou " qui nous rassure. Pour nous, professionnels, comment comprendre la fonctionnalité de ce vêtement ?

La fonction de représentation de soi

Le vêtement permet de porter les empreintes de notre vie à la vue de l'autre et de les partager puisque nous existons au sein d'une vie groupale. Ainsi le vêtement de par sa fonction permet le repérage, l'ancrage d'un individu vis-à-vis d'un groupe. Il inscrit l'individu dans la reconnaissance dans le groupe. Et ainsi le vêtement permet d'exposer à la vue des autres une partie de sa propre construction que l'on désire montrer. Le corps revêtu est offert à l'autre tel une représentation de l'armoire d'une personne, où habilement sont disposés les traits de sa personnalité, ses goûts, et aussi des moments de son histoire telle qu'elle veut qu'elle soit racontée.

La fonction d'enrobement

Le vêtement permet de construire l'image de son corps : il a une fonction d'enrobement, de protection, comme celle de la peau. Nous pouvons le transposer au " Moi peau " (Anzieu). Cette image protectrice nous rappelle la peau de notre mère, qui enveloppe son nourrisson, ce contact nécessaire qui nous rassure et nous stimule. Le vêtement enrobe les contours du corps et est gardien de notre intégrité où sont mises à mal, dans cet environnement communautaire, notre intimité physique et psychique.

Le vêtement devient alors un contenant d'une préforme qui aboutit à une forme qui nous protège des insertions de l'autre dans notre espace et devient ainsi structurante.

La fonction de préservation de notre histoire

Le vêtement permet de garder notre mémoire comme un habitat réel. Les vêtements transportent les témoignages de notre vie, de notre passé, de notre histoire et de l'Histoire. Cette mémoire symbolique apparaît comme nécessaire, indispensable pour l'individu surtout quand celui-ci est atteint des troubles cognitifs. Il faut garder à tout prix son vêtement pour se faire exister et garder sa place dans le groupe. Perdre la mémoire, et c'est sa vie qui s'effiloche comme un vieux pull que l'on ne pourrait plus retricoter ou reproduire dans une maille énigmatique, où les émotions, les affects seraient perdus à jamais. " Ce pull bleu que m'a offert ma fille..., le foulard de mes soixante dix ans, cadeau de mon mari..."

Comme ce résident qui laisse son uniforme de commandant de marine accroché sur sa porte de chambre a sous ses yeux - et aux yeux des autres- une trace fondamentale de sa vie passée. Perdre son habit, c'est une partie de soi qui disparaît, une partie de sa vie que l'on ne retrouvera pas. C'est une première séparation avec ce que nous avons de plus cher, une angoisse réactivant la prochaine la séparation avec la vie et ceux qui nous entourent.

La fonction de dissimulation

Le vêtement est un objet modelant, voire adapté aux transformations du vieillissement normal ou pathologique. Le corps tient une place centrale lors des changements identitaires liés au vieillissement : il affiche clairement le passage du temps et des maux. Cacher son corps derrière un vêtement immuable est une façon de prolonger son identité. Notre histoire est immuable puisque le vêtement l'est aussi. Grâce au vêtement, nous pouvons exister et nous maintenir dans cette existence.

Le sujet vieillissant se considère " sans âge " (l'autre étant le vieux) dans le sens où l'âge de son corps ne semble pas se conformer à l'âge de son Soi. La psychologue Kathleen Woodward propose dans ses recherches la notion de " mascarade ". L'adulte vieillissant camoufle son apparence corporelle par des sacrifices et autres supports prothétiques dans une seule perspective : masquer et adoucir l'image d'un corps vieillissant au regard de l'autre.

La fonction d'habitat

" habit " et " habitat " viennent du même mot latin " habitus ", être dans.

Posséder des vêtements, les porter, c'est pour les personnes âgées disposer de quelque chose leur appartenant encore un peu, alors qu'il leur est demandé de renoncer à leur habitat antérieur en entrant en établissement. C'est bien là l'endroit où nous les invitons à faire le deuil de cet " habitus ". L'habitat éloigné laisse la place à un autre habitat, de proximité. Le vêtement est donc la seule chose de palpable qui reste aux résidents et dont nous ne devons pas les séparer. Une partie de la personne âgée est déjà partie (domicile, meubles, habitudes,...) alors qu'une autre partie l'accompagne encore. Elle garde ainsi cette " emprise fonctionnelle " (Alberto Eigueir) là où les autres s'effacent. Cette emprise fonctionnelle devient un antidote nécessaire pour éviter les angoisses liées à l'abandon, les décompensations liées à cette séparation où se profile déjà la séparation ultime, notre finitude. 

Marie-Suzel Inzé

* Alba Moscato est psychologue clinicienne à l'EHPAD " Korian les sarments " à Suresnes.

Références :

Didier Anzieu, Le Moi Peau, Dunod 1995

Alberto EIGUIER, L'inconscient dans la maison, Dunod, 2004.

Woodward, Kathleen. "Performing Age, Performing Gender." NWSA Journal 18.1 (Spring2006) : 162-89.

18/03/2026  - Recherche

Maladies neurodégénératives : premier essai clinique pour le casque de photobiomodulation de Clinatec.

Maladie de Parkinson, d'Alzheimer, traumatisme crânien..., porteur de pistes thérapeutiques prometteuses, le casque Luciole va être testé par une trentaine de personnes atteintes de la maladie à corps de Lewy.
18/03/2026  - Etude

Accès aux soins : la crise s'aggrave, la téléconsultation s'impose comme réponse

Le troisième Baromètre Fédération Hospitalière de France x Ipsos, publié ce 17 mars, dresse un tableau sombre.
18/03/2026  - Justice

Chute mortelle dans un Ehpad : deux infirmières comparaissent pour homicide involontaire

Le Midi Libre a couvert le procès de Montpellier qui jugeait deux infirmières d'un Ehpad de Lodève six ans après les faits.
17/03/2026  - Education thérapeutique

Asalée vers le redressement judiciaire ?

2000 infirmières et 9000 généralistes proposent un accompagnement innovant des patients chroniques via une éducation thérapeutique personnalisée.
17/03/2026  - 17 mars 2026 - Journée des aides à domicile

Philippe Croizon s'engage aux côtés de la Fédésap pour la Journée nationale des aides à domicile

À l'occasion de la Journée nationale des aides à domicile, la Fédésap (Fédération Française des Services à la Personne et de Proximité) a choisi un ambassadeur inattendu mais particulièrement éloquent : Philippe Croizon, connu pour avoir traversé la Manche à la nage malgré l'amputation de ses quatre membres. Dans une vidéo inédite, engagée et volontiers humoristique, il partage sa vision d'un métier qu'il connaît de l'intérieur.
17/03/2026  - Arrêté

Gestion des stupéfiants en Ehpad avec PUI

Un arrêté du 12 mars 2026 modifie la gestion des stupéfiants dans les établissements de santé et médico-sociaux disposant d'une pharmacie à usage intérieur.
17/03/2026  - FFMKR

Prévention des chutes : les 3 propositions-phares des kinésithérapeutes libéraux

La FFMKR appelle à faire de la prévention de la perte d'autonomie une priorité nationale en s'appuyant davantage sur les kinésithérapeutes.
16/03/2026  - Santé publique France

Chutes : les hospitalisations et les décès augmentent de façon inquiétante

Avec 174 824 hospitalisations et 20 148 décès, l'objectif de baisse de 20% du plan antichute des personnes âgées 2022-2024 est mis en échec
16/03/2026  - Bénévoles

Gouvernance des associations : le HCVA plaide pour de nouveaux modèles

Le Haut Conseil à la vie associative fait 20 préconisations pour repenser la gouvernance associative en questionnant la représentation, le partage et l'exercice du pouvoir décisionnel.