La loi Grand Âge tarde et les financements nationaux restent incertains. Mais le vieillissement, lui, n'attend pas. Lors d'un webinaire organisé par le Cercle Vulnérabilité & Société, le 23 février, élus, militants et innovateurs sociaux ont appelé les communes à agir sans attendre - avec pragmatisme et sans grands moyens.
Les maires face au vieillissement : agir maintenant, sans attendre l'État
- Par Juliette Viatte
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En 2040, un quart de la population française aura plus de 65 ans. En 2050, le nombre de personnes âgées en perte d'autonomie aura doublé pour atteindre 4 millions. Et pour la première fois en 2025, les décès (651 000) ont dépassé les naissances (645 000). Ces chiffres, présentés lors d'un webinaire du Cercle Vulnérabilité & Société, donnent la mesure de l'urgence. Véronique Besse, députée de la Vendée et présidente du groupe d'études « Longévité et adaptation de la société au vieillissement » à l'Assemblée nationale, Yann Lasnier, délégué général des Petits Frères des Pauvres, et Tarik Ghezali, co-fondateur de la Fabrique du Nous, y ont livré un diagnostic convergent - et des propositions concrètes à l'intention des équipes municipales.
Changer de regard : une condition préalable
Avant toute mesure, les trois intervenants s'accordent sur un même préalable : cesser de traiter le vieillissement comme une charge. « On accueille de jeunes enfants et on prend en charge les personnes âgées - on a tout dit », résume Véronique Besse. Yann Lasnier complète ce constat avec les chiffres du baromètre des Petits Frères des Pauvres : 750 000 personnes de plus de 60 ans seraient aujourd'hui en situation de « mort sociale », coupées de tout lien, et 2 millions en grande fragilité relationnelle. Pour Tarik Ghezali, la réponse passe par « recréer de la désirabilité » autour de ces politiques : une ville qui s'adapte au bien-vieillir est plus agréable pour tous, génère des emplois et retarde les entrées en établissement. Il cite en exemple les Jardins d'Haïti, à Marseille, un Ehpad transformé en « Maison à vivre » ouverte sur la cité, avec co-working, crèche, résidence jeune et restaurant - un modèle que suivent désormais une trentaine à cinquantaine d'établissements en France.
Six leviers d'action pour les communes
Sur le plan opérationnel, les propositions se complètent. Véronique Besse plaide pour trois mesures simples et peu coûteuses : créer une réserve civique senior mobilisant les jeunes retraités selon leurs compétences ; désigner un élu dédié au vieillissement, distinct de l'élu aux affaires sociales, chargé de veiller à ce que chaque projet municipal intègre la question ; et instaurer une clause « vieillesse » dans les réalisations communales, à l'image de la clause PMR, pour garantir l'accessibilité des équipements et des cheminements.
Yann Lasnier insiste sur la nécessité d'une vision transversale : toutes les politiques publiques, de la voirie à la culture, doivent être « passées au tamis de leur bienfait pour les personnes âgées ». Il invite aussi les élus à analyser finement la démographie de leur territoire à dix ans - y compris celle de leurs associations, dont les conseils d'administration vieillissants annoncent de possibles « déserts associatifs ». Et il met en garde : « Les communes qui ne prendront pas le virage du vieillissement perdront en qualité de vie et en attractivité. »
Tarik Ghezali, lui, mise sur les rituels citoyens pour mobiliser l'énergie bénévole : des matinées d'engagement collectif organisées tous les deux à trois mois, aujourd'hui déployées dans dix villes ; l'ouverture mensuelle des cantines scolaires aux personnes âgées isolées, expérimentée dans cinquante communes ; ou encore le « pot du nouveau départ », célébré en mairie pour accueillir les jeunes retraités et leur proposer des pistes d'engagement local. Il rappelle également que les 7 millions de logements sous-occupés, majoritairement habités par des plus de 60 ans, représentent une ressource pour des solutions comme la cohabitation intergénérationnelle.
Ne pas attendre que tout vienne d'en haut
Sur le rôle de l'État, les trois intervenants se rejoignent dans une même prudence. Véronique Besse est la plus directe : « Je ne suis pas très optimiste - on est beaucoup dans les normes, les tableaux de bord à remplir. L'État ne facilite pas les choses. » Elle en sait quelque chose : aux Herbiers, elle a dû batailler avec l'ARS pour créer une formation d'aide-soignante au sein d'un Ehpad en partenariat avec un lycée professionnel, ou pour ouvrir une unité de soins palliatifs aux résidents comme aux personnes extérieures. Tarik Ghezali, lui, invite à mobiliser le Secrétariat général pour l'investissement afin que le bien-vieillir figure dans les priorités de France 2030 et 2040, et à investir dans des territoires démonstrateurs. « On n'a pas encore en France de ville dont on puisse dire : voilà à quoi ressemble un territoire qui a pris ce sujet à bras le corps. »
La conclusion s'impose d'elle-même : la loi Grand Âge n'est pas pour demain, les financements nationaux restent incertains. C'est donc à l'échelon local, avec pragmatisme et volonté politique, que se jouera l'adaptation de la France au vieillissement de sa population.
