Alors que la France s'apprête à affronter un pic de vieillissement sans précédent dans quatre ans, le secteur accumule les signaux d'alarme. Lors du 18e colloque national de la Fnadepa, son président, Jean-Pierre Riso, a dressé un constat accablant : déficits records, réformes inadaptées et incertitudes politiques menacent la capacité du pays à accompagner dignement ses aînés.
"On n'est plus dans le rouge, on vire à l'écarlate"
- Par Juliette Viatte
Cet article est réservé aux abonnés.
Pour profiter pleinement de l'ensemble de ses articles, Géroscopie vous propose de découvrir ses offres d'abonnement.
Jean-Pierre Riso est "quelque peu irrité". Face aux directeurs d'établissements réunis, le président de la Fnadepa n'a pas mâché ses mots : enquêtes redondantes, inspections qui se télescopent, normes qui s'autogénèrent... "Certains jours, j'ai envie de reprendre les mots de Pompidou : arrêtez d'emmerder les Français", a-t-il lancé, illustrant l'exaspération d'un secteur sous pression constante.
Cette accumulation bureaucratique s'accompagne de mesures que la fédération juge contreproductives, comme la vaccination obligatoire des résidents d'Ehpad instaurée par la LFSS 2026, dénoncée comme "une atteinte aux droits fondamentaux et à l'égalité des citoyens".
Le rouge vire à l'écarlate
Derrière la métaphore se cache une réalité financière dramatique : deux ESMS sur trois sont en déficit, pour un montant moyen de 209 000 euros. Pire encore, 55% des structures n'ont aucune réserve pour absorber ces pertes, rappelle l'enquête Fnadepa publiée à l'automne. Cette situation traduit l'inadéquation croissante entre les missions confiées aux établissements et les moyens alloués, dans un contexte où les besoins ne cessent de croître.
Le milliard et demi d'euros de hausse de la CSG affecté à la CNSA dans la LFSS 2026 ? Une "manne inattendue" certes, mais "quelque peu fictive" : cet argent servira essentiellement à combler les déficits de la caisse, sans permettre le financement de nouvelles mesures pourtant essentielles. La Fnadepa réclame un effort bien plus ambitieux : 11,5 milliards d'euros supplémentaires par an pour aligner la France sur la moyenne européenne, soit 1,6% du PIB consacré à l'autonomie.
Des réformes qui tournent court
Un an après son lancement, la réforme des services autonomie à domicile illustre le décalage entre les ambitions affichées et la réalité du terrain. Conçue pour améliorer l'articulation entre aide et soin, elle a surtout généré "complexité" et rapprochements "à marche forcée", sans garantir leur pérennisation. « De nombreux services sont en grande difficulté, révélant l'écart entre une vision théorique et les conditions concrètes de sa mise en oeuvre », rappelle Jean-Pierre Riso.
Cette expérience alimente les craintes de la Fnadepa face au projet de décentralisation annoncé par Matignon en novembre. Transférer la tutelle du médico-social aux départements risque de fragmenter les politiques de l'autonomie et d'aggraver des inégalités territoriales déjà criantes : valeur du point GIR, financement du Ségur, heures de lien social... "Entendre la voix des territoires ne doit jamais se faire contre l'équité de traitement des citoyens", insiste Jean-Pierre Riso, qui redoute une fragilisation de la cinquième branche de sécurité sociale à peine créée en 2020.
Un plan grand âge à double horizon
Face à ces turbulences, le futur plan grand âge cristallise les espoirs. Dans un message vidéo diffusé lors du colloque, Charlotte Parmentier-Lecocq, ministre déléguée chargée de l'Autonomie, en a précisé les contours. Le plan, qu'elle qualifie elle-même "d'ambitieux et pragmatique", sera structuré autour de deux horizons temporels : 2026-2030 pour répondre aux besoins de court et moyen terme, et 2030-2050 pour anticiper les défis de demain.
La ministre a rappelé l'ampleur du défi : plus de 14 millions de Français ont 65 ans ou plus, soit un Français sur cinq, et d'ici 2050, 700 000 personnes supplémentaires seront en perte d'autonomie. Le plan devrait répondre à trois enjeux majeurs : « le développement de la prévention de la perte d'autonomie, le renforcement de la qualité dans les établissements par l'instauration d'un contrat qualité, et la simplification administrative par des actions concrètes ».
Mais Jean-Pierre Riso reste lucide : "Ce ne sera pas le grand soir" dans un contexte d'instabilité politique et de contraintes budgétaires. La Fnadepa pose ses conditions : des actions concrètes à court terme et des transformations structurelles sur le long terme, le tout financé à la hauteur des enjeux. "C'est à ce prix que la Fnadepa le soutiendra avec force, ou s'en éloignera avec amertume", prévient son président. Cette exigence reflète la lassitude d'un secteur fatigué des annonces sans lendemain et des "politiques d'empilement par succession d'ajustements".
La course contre la montre
L'urgence se mesure aussi en ressources humaines : 51% des ESMS manquent de professionnels, et 100 000 recrutements supplémentaires seront nécessaires d'ici 2030. Sans politique de recrutement massive, "nous serons toujours à la peine" pour répondre aux besoins d'une population vieillissante. Jean-Pierre Riso appelle à repenser les modes d'organisation - semaine de quatre jours, planning partagé, tutorat - pour attirer les nouvelles générations vers "des métiers de lien, de présence, d'engagement".
Car le temps presse : dans quatre ans, le vieillissement de la population atteindra un pic inédit et se maintiendra pendant vingt ans. "L'ascension va être rapide", avertit le président de la Fnadepa, qui exhorte à saisir la période électorale à venir - municipales, sénatoriales, présidentielle 2027 - pour "faire entendre massivement la voix du grand âge".
Entre un secteur au bord de la rupture et des défis démographiques sans précédent, la France dispose d'une fenêtre étroite pour bâtir une politique de l'autonomie à la hauteur. La Fnadepa prépare une plateforme politique pour l'été, déterminée à proposer "des chemins réalisables et vertueux". Reste à savoir si les décideurs politiques sauront entendre l'alarme avant qu'il ne soit trop tard.
