C'est une équation que la France ne peut plus différer : d'ici quelques années, plus de vingt millions de personnes auront dépassé soixante ans. Or l'immense majorité d'entre elles souhaitent vieillir à domicile, souvent dans des logements pourtant inadaptés, dans des territoires où les services s'effacent et où la voiture reste la seule clé de l'autonomie.
C'est autour de ces enjeux que s'est tenue, le 9 mars 2026, une table ronde organisée dans le cadre de MedInTechs, réunissant des acteurs du bâtiment, des transports publics, des services à domicile et de la médecine gériatrique.
Le logement, bien plus qu'une salle de bains adaptée
Jean-Pascal Chirat, délégué général du Club de l'amélioration de l'habitat, l'a rappelé d'emblée : l'adaptation du logement ne se résume pas à transformer une baignoire en douche ou à installer un monte-escalier. Elle suppose de penser le domicile comme un lieu connecté, sécurisé, intégré dans un environnement urbain lui-même repensé. Domotique, capteurs, télésurveillance, intelligence artificielle : les technologies sont aujourd'hui matures. Ce qui manque, c'est leur déploiement systématique et en particulier la capacité à partager les données collectées entre le logement et les acteurs de santé. Anne-Sophie Perrissin-Fabert, déléguée générale d'Ignès, qui représente les industriels des solutions électriques et numériques du bâtiment, plaide pour une infrastructure technique pensée dès l'origine, avant même l'apparition des premiers besoins : « le même capteur peut servir à sécuriser son logement aujourd'hui et à rassurer un proche aidant demain. »
La mobilité, droit fondamental menacé
Rester chez soi ne suffit pas si l'on ne peut plus en sortir. Stéphanie Lopes d'Azevedo, directrice économie et technique à l'Union des transports publics, a posé le problème sans détour : 75 % des seniors utilisent la voiture comme mode de transport principal, faute d'alternative accessible et lisible. Lorsque conduire devient impossible, c'est souvent l'assignation à résidence qui commence. Les réseaux de transport travaillent à changer cela (formation des agents à la réalité du vieillissement, transport à la demande, arrêts repensés pour le confort postural, ateliers de remise en selle à vélo) mais la fragmentation des compétences entre collectivités reste un frein majeur. Sans compter le confort d'été dans les transports, signalé comme urgence sanitaire à ne pas sous-estimer pour des publics fragiles.
L'aide à domicile, premier maillon de la prévention
Catherine Lopez, directrice générale de la Fédération du service aux particuliers, a tenu à remettre l'humain au centre. Avant tout dispositif technologique, c'est l'aide à domicile, trop souvent réduite à une « aide ménagère », qui constitue le premier rempart contre l'isolement et la dégradation silencieuse. Première à détecter les signaux faibles, elle reste le maillon le moins reconnu du système. La réforme des services autonomie, qui vise à articuler accompagnement et soin, pourrait changer la donne, à condition d'une vraie volonté politique.
La gériatrie à portée du domicile
C'est précisément sur ce terrain que s'inscrit la solution développée par le Dr Élise Cabanes, médecin et fondatrice d'Epoca : ramener l'expertise gériatrique hospitalière vers la ville, en appui du médecin traitant. La France ne compte que 2 500 gériatres pour un besoin exponentiel. Grâce à la collecte de données médicales et environnementales, à la téléconsultation et à l'analyse prédictive, il devient possible de détecter précocement une infection, d'éviter un transfert inapproprié aux urgences, de suivre des patients isolés et déments sans attendre qu'ils se manifestent.
Ce qui manque : une volonté politique à la hauteur
Les intervenants ont convergé vers le même constat de clôture. Les initiatives existent, les technologies sont disponibles, les acteurs sont mobilisés. Mais ils agissent en ordre dispersé, sans plan commun, sans investissement structurant. Marc Bourquin, conseiller stratégie à la Fédération hospitalière de France, a été direct : il faut une loi de programmation, un plan d'investissement sur quinze ans, et une organisation territoriale qui ne sacrifie pas l'égalité d'accès aux soins sur l'autel de la décentralisation. Sans cela, l'innovation restera une collection de bonnes pratiques locales, insuffisante face à l'ampleur de la vague démographique qui arrive.