Le 14 janvier, à l'Académie de médecine, Clariane réunissait chercheurs, gériatres et économistes pour les premières Rencontres des gérosciences. Le message était clair : le temps du curatif touche à sa fin, celui de la prévention commence.
Gérosciences : l'heure de la prévention a sonné
2025 marquera les mémoires. Pour la première fois dans l'histoire contemporaine française, le nombre de naissances est tombé sous celui des décès. Cette bascule démographique, survenue avec dix ans d'avance sur les projections, ouvre un nouveau chapitre pour les politiques de santé publique.
Une équation budgétaire implacable
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. D'ici 2040, les dépenses de santé augmenteront de 10 % sous le seul effet du vieillissement - soit 32 milliards d'euros supplémentaires à structure d'offre constante. L'étude du cabinet Asterès pour Clariane détaille l'ampleur du défi : les dépenses hospitalières grimperont de 13 %, celles liées aux audioprothèses de 25 %, le transport sanitaire de 14 %.
La raison ? Une personne de 80 ans coûte 7,3 fois plus cher qu'un enfant au système de santé. Or la pyramide des âges se renverse : les 65 ans et plus passeront de 21 % à 27 % de la population d'ici 2050, tandis que les octogénaires doubleront presque leur part, de 6 % à 11 %.
"Ce n'est pas le vieillissement qui coûte cher, c'est la perte d'autonomie", rappelle le Pr Sylvie Bonin-Guillaume, présidente de la Société française de gériatrie. Une phrase qui résume tout l'enjeu des gérosciences : maintenir les capacités plutôt que réparer les dégâts.
Le paradoxe français
Les Français ont conscience de l'enjeu. À 90 %, ils souhaitent faire du bien vieillir une grande cause nationale. Pourtant, 69 % estiment que la société reste mal préparée. L'enquête OpinionWay réalisée pour Clariane, publiée le 13 janvier, révèle leurs craintes : la dégradation de la santé (92 %), la perte d'autonomie (79 %), le spectre de la solitude (60 %).
Ils ne sont pas pour autant passifs. L'hygiène de vie préoccupe dès l'âge de 29 ans en moyenne, l'épargne se constitue vers 35 ans, le suivi médical régulier s'organise à 46 ans. Mais cette anticipation progressive bute sur une réalité : 71 % comptent avant tout sur leurs proches pour les accompagner, tout en redoutant à 67 % de leur devenir un fardeau.
Quant aux gérosciences, elles restent largement méconnues : 73 % des Français n'en ont jamais entendu parler. Pourtant, une fois le concept expliqué, l'adhésion est massive : 84 % pensent que la science peut améliorer la qualité du vieillissement.
Changer de regard
"Les Gérosciences nous invitent à poser un regard différent et à adopter une approche pluridisciplinaire", souligne le Pr Antoine Piau, gériatre et directeur médical chez Clariane. La médecine d'organe, celle qui traite les pathologies une à une, a montré ses limites. Les gérosciences proposent un changement de paradigme : ne plus attendre la déclaration de la maladie, mais détecter précocement la perte de fonction. Ne plus seulement compter les années, mais comprendre les processus biologiques du vieillissement.
Le Pr Bruno Vellas, directeur de l'IHU HealthAge, plaide pour une vision globale : "Notre système de santé est basé sur les pathologies. À chaque difficulté rencontrée par une personne, il faut interroger sa vie sociale, médicale, familiale." L'ambition qu'il fixe a de quoi inspirer : "Que les personnes qui atteindront 80 ans dans dix ans affichent la forme de celles qui en ont 70 aujourd'hui. Car les septuagénaires d'aujourd'hui ont déjà les capacités des sexagénaires d'il y a dix ans."
Ce gain d'années en bonne santé n'est pas qu'une promesse de bien-être individuel. Il représente aussi des milliards réinjectés dans l'économie. Car si l'espérance de vie stagne depuis 2010 - 80,3 ans pour les hommes, 85,9 ans pour les femmes, après dix années gagnées entre 1960 et 2010 -, personne ne sait si elle repartira à la hausse. "Ce qui est sûr, c'est que nous devons améliorer l'espérance de vie en bonne santé", note le Pr Thomas Rapp, de l'Université Paris Cité.
L'exemple des pays nordiques
Sur ce point, la France accuse un retard face aux pays scandinaves. Les explications ? L'alimentation, la santé cardiovasculaire, mais aussi l'approche de l'autonomie. Julien Damon, professeur associé à Sciences Po, illustre la différence : "En France, quand une personne ne peut plus cuisiner, on lui livre des repas. Dans les pays nordiques, on fait des évaluations pour maintenir l'autonomie."
Cette philosophie se retrouve dans le programme ICOPE (Integrated Care for Older People), qui surveille six fonctions essentielles. "La médecine digitale va nous aider à mettre en place ces surveillances et repérages des fragilités, pour intervenir au bon moment", explique le Pr Bruno Vellas. L'objectif : permettre à chacun de suivre ses paramètres et de visualiser les courbes de son bien vieillir.
Les recommandations s'articulent autour de trois axes : maintenir la capacité intrinsèque par des outils digitaux et une approche intégrée ; prévenir et repérer précocement les pathologies pour préserver les organes ; intégrer les progrès à venir pour disposer bientôt de notre âge biologique plutôt que de notre âge en années.
Sept leviers à actionner
Pour les directeurs d'établissements et cadres de santé, ces Rencontres dessinent un horizon d'action concret.
Repérer les fragilités dès 50 ans. Le programme ICOPE et les outils digitaux permettent de détecter précocement les pertes de fonction. Les intégrer dans les parcours de soins devient urgent.
Adapter les messages nutritionnels. Les recommandations grand public - moins sucré, moins salé, moins gras - ne conviennent pas aux personnes âgées. La lutte contre la dénutrition doit devenir une priorité systématique.
Changer de vocabulaire. Révélation de l'enquête OpinionWay : la moitié des Français ne rejettent pas les établissements, mais la dénomination "Ehpad". L'enjeu est de communiquer sur la qualité des soins, l'empathie, les relations humaines.
Investir dans la prévention. Chaque année de vie en bonne santé gagnée génère des milliards d'économies. Le choix n'est plus seulement éthique, il est économique.
Soutenir les aidants. Les structures médico-sociales doivent articuler solidarités familiales et professionnelles pour soulager les proches, qui portent aujourd'hui l'essentiel de l'accompagnement.
Favoriser le lien social. Le maintien de l'engagement associatif protège contre la fragilité. Les établissements peuvent devenir des facilitateurs de ce lien vital.
Former à la prévention. "Notre enjeu est de devenir des porteurs de prévention", insiste le Pr Bonin-Guillaume. Les professionnels du grand âge sont en première ligne pour diffuser les apports des gérosciences.
"Comme toujours, c'est le passage à l'échelle qui est compliqué", rappelle le Pr Piau. Les gérosciences offrent désormais un cadre scientifique solide. Aux acteurs de terrain de transformer ces connaissances en pratiques quotidiennes. Le temps presse : la génération du baby-boom arrive à 80 ans. L'heure n'est plus à l'hésitation mais à l'action.
Les premières Rencontres des gérosciences ont réuni le 14 janvier 2026 à l'Académie de médecine : Pr Bruno Vellas (IHU HealthAge), Pr Antoine Piau (gériatre, Clariane), Pr Agathe Raynaud-Simon (CHU Bichat), Jean-Marc Brondello (Inserm Montpellier), France Mourey (Université de Bourgogne), Pr Sylvie Bonin-Guillaume (Société française de gériatrie), Julien Damon (Sciences Po), Pr Thomas Rapp (Université Paris Cité), Jean-Marie Robine (Inserm et Ecole pratique des Hautes études).
Étude Asterès disponible sur clariane.com. Enquête OpinionWay réalisée en janvier 2026.
