Il y a des films qui ne ressemblent à rien de ce qu'on attendait et qui, pour cette raison, font leur chemin longtemps après qu'on les a vus. Eredità, l'héritage, en italien, est de ceux-là. Ce documentaire de 61 minutes signé Jean-Luc Cesco a été projeté le 25 mars au cinéma les 3 Luxembourg à Paris devant une équipe de soignants, suivi d'un débat avec le philosophe Eric Fiat. Une soirée qui méritait qu'on s'y attarde.
Eredità : filmer l'autre pour se trouver soi
Deux voisins, deux abîmes
À l'origine, une situation banale : un homme achète l'appartement des parents de sa voisine, Muguette. Mais dans cet acte de transmission immobilière se glisse quelque chose de plus obscur, une histoire familiale, des objets, des fantômes. Jean-Luc Cesco invoque littéralement la figure du père de Muguette, Joseph, dont il imagine que l'esprit habite encore les murs. Cette chambre d'écho à ses propres lacunes filiales donne au film sa tonalité singulière : ni clinique ni sentimental, quelque chose entre le documentaire et la rêverie lucide.
Face à lui, Muguette. Elle accumule. Son appartement déborde d'objets ramassés dans la rue, entassés jusqu'à ne plus lui permettre d'occuper que le tiers de son propre espace de vie. Ce que les psychiatres nomment le syndrome de Diogène (du nom du philosophe grec qui, lui, prônait le vide absolu) s'est installé en elle, silencieusement, comme une réponse à quelque chose qu'on ne nomme pas facilement. Comme le rappelle le Dr Jean-Claude Monfort[1], psychogériatre, le syndrome n'est pas une maladie au sens strict : c'est « un ensemble de signes et comportements », dont le premier est le refus, refus de toute aide, refus du regard des autres, affirmation radicale d'une autonomie qui se retourne contre elle-même.
Un chiasme secret
Ce qui rend le film fascinant, c'est précisément ce que le philosophe Eric Fiat a nommé, lors du débat qui a suivi la projection, « un chiasme secret ». On croit d'abord voir un homme raisonnable filmer une vieille femme un peu folle. Mais à mesure que le film avance, les rôles se brouillent. Muguette parle avec une fluidité, une lucidité, une subtilité qui désarçonnent. Elle rit d'elle-même en voyant le capharnaüm de son 90 m², confie son amour indéfectible pour son père disparu, analyse avec une étrange clairvoyance ce qu'elle traverse. Le réalisateur, lui, croit aux spectres et communique avec son père dans une langue qui lui échappe.
« Le plus fou des deux n'est pas celui qu'on pense », observe Fiat, citant Pascal : être fou d'une autre sorte de folie que de n'être pas tout à fait fou. La proximité entre les deux voisins n'est pas celle d'un accompagnant et d'un accompagné. C'est une relation réciproque, asymétrique et vivante, proche de ce que Fiat rapproche de Harold et Maud : deux êtres d'âges très différents qui s'apprennent mutuellement quelque chose d'essentiel.
Ce que les objets remplissent
Pour les professionnels du soin, le film offre une entrée rare dans l'intimité d'une personne atteinte du syndrome de Diogène, non pas vue de l'extérieur, depuis le constat d'un voisinage excédé ou d'une assistante sociale débordée, mais de l'intérieur, depuis le lien. « Ces objets remplissent un vide intérieur. Si on leur retire, on risque de les tuer », confirme le Dr Monfort. Jean-Luc Cesco n'enlève rien. Il ajoute : une présence, une caméra, un jeu partagé. Il devient ce que certains soignants appellent un « porteur de panier », celui qui maintient le lien sans brusquer, sans juger, sans forcer.
La deuxième partie du film confronte pourtant à une réalité plus dure. L'état de Muguette se dégrade. Les institutions se renvoient la responsabilité. La situation ne se débloque que grâce à l'intervention d'une proche qui connaît les arcanes de l'administration sociale, une scène qui résonnera douloureusement pour tout directeur d'établissement ou responsable de service à domicile ayant un jour tenté de coordonner une prise en charge complexe.
L'essentiel ne s'oublie pas
Eric Fiat, en conclusion du débat, a rappelé cette idée qui lui tient à coeur : ceux qu'on dit atteints dans leur mémoire « oublient leurs codes de maison ou de carte bleue, leur adresse - mais ils n'oublient pas l'essentiel ». Muguette ne reconnaît plus le réalisateur après son AVC. Mais elle le regarde, dit-il avec une grâce aussi maladroite que juste, comme quelqu'un avec qui elle a passé de vrais moments. Il y a là quelque chose d'important pour les équipes soignantes : la relation précède et survit au diagnostic.
Le film s'achève sur une image : Muguette transformée en princesse habillée de blanc. Fiat y voit un « témoignage non ruiné » contre la vision dépréciative du vieillissement, celle qui voudrait, comme dit Albert Cohen, que la vieillesse soit une mort par morceaux. Eredità fait mentir cette vision-là, avec tendresse et sans angélisme.
Un film à montrer aux équipes. Pas pour instruire, pour comprendre.
Eredità, documentaire de Jean-Luc Cesco, 61 min, 2023. Production : Les films de l'Aqueduc / Lyon Capitale TV. Bourse Brouillon d'un rêve de la SCAM. Disponible sur Les Yeux Doc.
Le film est visible en France via le réseau des médiathèques dans le cadre d'un abonnement au catalogue Les Yeux Doc, détenteurs des droits de diffusion du film.
Pour organiser des cinés-débat, contacter Jean- Luc Cesco par mail : jlcesco@gmail.com
[1] Dans Géroscopie n°169-juillet 2025

