Ce jeudi après-midi, rue de Picpus, dans le 12ème arrondissement de Paris, quatre lycéennes ont poussé la porte de la maison de retraite des Petites Soeurs des Pauvres. Élèves de première au lycée Saint-Pierre-Fourier, elles avaient les bras chargés de cartes de voeux confectionnées à la main pour les offrir aux résidents à l'occasion de Pâques. Aimée, l'animatrice, les attendait.
Elles sont quatre, représentantes d'une classe de trente-cinq élèves. Leurs camarades n'ont pu faire le déplacement, mais chacun a contribué : un dessin, un poème, quelques mots griffonnés avec soin. « Le printemps murmure en douceur », lit l'une d'elles à voix haute, face à une résidente dont le visage s'éclaire. Une autre carte évoque avec fantaisie des oeufs en chocolat. Un monsieur les yeux brillants s'exclame : « C'est magnifique ! » avant d'entamer, spontanément, le récit de sa vie - l'usine, le mariage en 69, l'Algérie, les routes parcourues avec sa femme, toujours là, assise un peu plus loin dans la salle.
Un projet de classe voté à main levée
Le projet est né quelques mois plus tôt, voté démocratiquement dans cette classe de 1ère. Plusieurs idées avaient circulé ; c'est celle des cartes pour les personnes âgées en Ehpad qui a remporté le plus de voix. « On s'identifie facilement, explique l'une des jeunes filles, parce qu'on a tous des proches un peu âgés, plus ou moins fragiles. Finalement, c'est aussi une démarche personnelle. Chacun y a mis ce qu'il voulait, un peu de son histoire ». Leur professeure principale, qui les accompagne, observe la scène avec tendresse : « Cela touche vraiment les résidents », murmure-t-elle, avant de corriger doucement : « Ça dépend qui - mais la très grande majorité était vraiment contente. »
Aimée, discrète cheffe d'orchestre
Aimée, l'animatrice, orchestre les rencontres avec une douceur experte, guidant les élèves de table en table, veillant à ce que chacun, même celui qui entend mal ou ne parle plus le français, reçoive sa carte et le regard qui l'accompagne. L'établissement est habitué aux visiteurs : des classes de plus jeunes enfants sont déjà venues chanter, réciter des poèmes, jouer. Mais la présence de ces adolescentes produit quelque chose de singulier - leur âge intermédiaire, leur sincérité, cette façon un peu gauche et infiniment touchante d'engager la conversation avec des inconnus de soixante-dix ans leurs aînés. « C'est vrai que l'échange est parfois difficile », confie l'une d'elles après coup. « Chacun a son histoire, ses fragilités. On s'adapte. L'essentiel, c'est d'essayer de leur faire plaisir. »
Un échange qui ne s'arrête pas là
Une résidente, au moment des adieux, glisse simplement : « Je vous fais des compliments. C'est déjà pas mal. » Un monsieur lance en riant : « La semaine prochaine, je vais avoir cent ans. Venez me voir. » Les filles n'oublient pas de transmettre l'adresse du lycée Saint-Pierre-Fourier car plusieurs résidents, touchés, souhaitent répondre à leur tour et envoyer leurs propres cartes aux élèves. Ce qui devait être un geste unique prend déjà les contours d'une correspondance.
Casser les préjugés, en mouvement
« C'est aussi en se mobilisant qu'on casse les préjugés », remarque l'une des adultes présente ce jour-là. La formule résonne d'autant plus que, le matin même, le congrès Age3 ouvrait ses portes à Paris, autour des représentations du vieillissement et de la réalité des Ehpad. Entre ces deux événements, le débat d'experts et cette visite de lycéennes généreuses, le lien est évident : les préjugés sur la vieillesse, sur l'Ehpad, sur ce que l'on y vit et ce que l'on y perd, se défont rarement dans les salles de congrès. Ils cèdent plutôt dans ces instants-là, quand une jeune fille s'assoit à côté d'un ancien, tend une carte réalisée de ses mains, et que deux regards se croisent par-dessus les années.