C'est un post sur Linkedin, la présentation d'une exposition photos réalisée dans un service de gériatrie qui a éveillé notre curiosité. Et si nous proposions à une photographe, Mathilde Parquet, alias Photilde, de réaliser pour Géroscopie des portraits croisés de résidents et de professionnels. L'idée l'a séduite. Voilà donc le premier reportage de "Regards croisés". Mais d'abord, qui est cette intéressante Phothilde ? Autoportrait.

Regards croisés... en images et en mots
« Qu'est-ce qu'une jeune femme comme vous fait en Ehpad ? »
Je l'entends souvent, cette question. La première fois, c'était la fille d'une résidente : je photographiais sa maman centenaire lors d'une séance de portraits. Sa surprise a grandi quand je lui ai expliqué que j'en avais fait ma spécialité. « Oui, oui, j'ai bien choisi ça. » « Non, non, pas par charité. Ni par pitié. »
Après des études en sciences sociales et une première vie professionnelle dans la conduite de chantiers, j'ai créé Photilde pour changer les regards sur l'avancée en âge grâce à la photographie. Enfant déjà, je me sentais en décalage avec mon âge. Je préférais discuter avec les grandes soeurs de mes copines plutôt qu'avec elles. Ce sentiment ne m'a jamais quittée : trop jeune, pas assez crédible. À 18 ans, mes premiers cheveux blancs. Et à la maison, je voyais mon père, fils unique, devenir l'aidant principal de ses parents. Il répétait souvent : « La vieillesse est un naufrage. »
Ce que je voyais autour de moi ne me parlait pas : des images aseptisées, des fauteuils roulants dans des décors de catalogue, des aidants dévoués, des personnes âgées figées dans un rôle d'assistés. Je ne reconnaissais pas une onde des personnes âgées que j'avais la chance de connaître - en particulier mes deux grands-mères, très différentes, mais toutes deux inspirantes. À quand des photos qui reflètent la personnalité des gens plutôt que l'âge inscrit sur leur carte d'identité ?
Les images racontent des histoires
Elles permettent de mieux comprendre le réel, de le nuancer, de le rendre visible. Je crois en la puissance de la photo et du récit pour toucher les coeurs, faire évoluer les comportements et tisser du lien. Mais comment imaginer ce qu'on ne voit jamais ? Comment se projeter quand celles et ceux qu'on ne met plus en lumière disparaissent de l'imaginaire collectif ? Un changement de regard est essentiel pour mieux-vivre et mieux-vieillir ensemble.
Je combats les clichés sur la vieillesse et les métiers de l'accompagnement
Je combats les représentations édulcorées ou misérabilistes, et cette idée qu'après un certain âge, on ne mérite plus d'être photographié. Je propose des photos incarnées, qui révèlent la richesse des personnes et des liens. Ce que je capture, ce sont des histoires de vie authentiques, sans filtre : la personne avant son âge, les relations avant les services, et les gestes du quotidien avant les idées reçues.
Chaque projet commence par une rencontre - souvent avec l'équipe de vie sociale ou la direction. Ensemble, nous définissons l'objectif : renforcer la visibilité de l'établissement, valoriser les professionnels, travailler l'estime de soi des résidents... Je propose ensuite un angle photographique, une méthode, un format de restitution adapté. La seule limite, c'est le budget, j'avoue ! Un reportage en Ehpad, c'est raconter ces histoires du quotidien : un petit-déjeuner partagé, un éclat de rire pendant une activité ou un soin, l'attention discrète d'un soignant... Ces moments fugaces, je les capte pour leur redonner de la présence. Le plus beau compliment reçu d'une aide-soignante ? « Avec vos photos, on verra que notre travail, ce n'est pas juste torcher des c*** comme dit mon voisin ! ».
Offrir du temps, pour changer le regard
Une séance de portraits, c'est un moment hors du temps avec l'installation d'un studio photo. Deux temps forts : oser se présenter devant l'objectif, puis découvrir sa photo lors du vernissage, sous les regards émus des soignants et des familles. Pour les professionnels, c'est l'occasion d'un regard renouvelé sur les résidents. Pour les familles, c'est un souvenir précieux de leur proche.
Un projet artistique, c'est aussi l'opportunité de bousculer les représentations. Par exemple : La mode à travers les âges, Qui a dit qu'on ne rêvait plus en Ehpad ?, Nos joies de vivre... Ces projets prennent vie sous forme d'expositions, de calendriers, de cartes postales... la seule limite, c'est l'imagination (et un peu le budget, j'avoue encore !). Photilde, c'est cette ambition : que les photos deviennent supports de discussion et de réflexion. Qu'elles rendent visibles ce, celles et ceux qu'on ne regarde plus. Et qu'elles contribuent, photo après photo, à construire un regard plus juste sur les métiers du soin et sur les vieilles et les vieux que nous serons un jour.
Pour aller plus loin : contact@photilde.com - www.photilde.com