« Regards croisés » est une invitation à découvrir les liens qui se tissent dans le quotidien des Ehpad, au-delà des idées reçues, des rôles et des générations. Ce mois-ci, je vous emmène dans les Ardennes (08), à la frontière belge, à la Résidence Val de Meuse de la Croix-Rouge française, pour rencontrer Myriam Martin, aide-soignante, et Lucette Fleuret, résidente depuis trois mois.
Ce que trente ans en Ehpad ont appris
Depuis que Lucette habite à la Résidence, Myriam passe à chacune de ses pauses. Elle travaille à l'unité protégée - un secteur différent - même s'il arrive à l'occasion que Myriam assure un soin, dans le cadre de ses fonctions. Une situation vécue avec naturel, ou au moins sans inconfort, par les deux femmes.
Mais ce que Myriam apporte est singulier : trente ans à observer ce que font - ou ne font pas - les familles des résidents. Par exemple, les produits d'hygiène sont-ils suffisants ? Elle surveille, rachète si besoin. Elle continue d'entretenir la housse de couette de Lucette pour qu'elle puisse en garder une personnalisée, comme à la maison.
Vis-à-vis de ses collègues, elle a choisi la confiance. Elle sait ce que représente une sonnette. Elle ne cherche pas à être « pointilleuse ». Ce n'est pas de la naïveté - c'est la connaissance et l'expérience.
Un éclairage sur le passé
Myriam dit avec une évidence totale : « C'est elle qui a élevé mes enfants. » Pendant qu'elle enchaînait les horaires décalés et les matins très tôt, Lucette était là - pour les goûters, les sorties scolaires, les nuits chez Mamie quand Maman commençait trop tôt.
Lucette, n'ayant jamais exercé de métier salarié, voyait une fille très prise, pas toujours disponible - sans toujours comprendre les contraintes d'horaires, les urgences, les remplacements acceptés sur le fil. Ni même ce qui se passe vraiment au travail : l'attention portée, l'écoute, les gestes répétés des centaines de fois, les petites fidélités qui font tenir quelqu'un. Depuis trois mois, elle le voit, elle le vit de l'intérieur... elle comprend mieux. Qui aurait pu croire qu'entrer en Ehpad permettrait cela ?
Vers de nouveaux projets
Malgré l'inquiétude légitime qu'a suscitée ce changement, l'entrée en établissement est en train de rendre quelque chose de précieux à ce binôme : de la légèreté. Plus de passages en coups de vent pour gérer la maison, pour coordonner les intervenants. Lucette voit du monde, participe aux activités, mange bien, s'est même trouvé une copine et a retrouvé quelques visages connus. Et Myriam, elle aussi, respire différemment. Moins aidante. Un peu plus fille.
Je les photographie dans la cour de l'Ehpad, à travers les branches d'un olivier, symbole de sagesse. Elles sont main dans la main. C'est vers cette image que convergent leurs projets communs : que Lucette remarche pour participer de nouveau aux fêtes de famille à l'extérieur. Elle ne le fera pas seule : avec Myriam, et avec toute l'équipe - celle que représente la blouse de sa fille - qui, chaque jour, travaille à rendre cela possible.
Est-ce qu'avoir sa mère résidente à l'Ehpad fait de Myriam une meilleure soignante ? Elle ne le pense pas.
Est-ce que trente ans à observer les familles des résidents la rendent meilleure dans son rôle de proche ? Là, oui - sans hésitation.
Entre accompagner, aimer et prendre soin, les frontières ne sont jamais si nettes. Et dans cet Ehpad ardennais, les regards de ces deux femmes se croisent chaque jour, comme ils l'ont toujours fait.
Photilde
Auteure-Photographe
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