- Qu'est-ce qu'on mange de bon ce midi ?
Le petit-déjeuner vient d'être servi et, depuis son réveil il y a une heure à peine, Astrid a déjà répondu sept fois à la question de Madame Bégonia. La première fois, l'aide-soignante est allée regarder le menu affiché. La deuxième fois, elle a répété machinalement. La troisième fois, elle a répondu en soupirant. Les quatrième, cinquième et sixième fois, sa voix s'est faite de plus en plus sèche. La septième fois, elle ne répond plus et se contente de lever les yeux au ciel. Mais Madame Bégonia insiste.
- Qu'est-ce qu'on mange de bon ce midi ?
- Rien ! On ne mange rien ! Le cuisinier est malade et moi aussi, alors ce sera une compote et au lit !
Madame Bégonia se fige. Mélissa, la jeune stagiaire, aussi.
La cuillère tremble dans la main de la résidente.
- Ah... d'accord... murmure-t-elle, décontenancée, avant de reposer sa serviette avec application.
Mélissa reconnaît cette voix-là. Elle l'a trop souvent entendue ces derniers temps.
- On mange du hachis parmentier, Madame Bégonia. Avec une petite salade. Et une tarte aux pommes en dessert, ajoute-t-elle.
Le visage de la vieille dame s'éclaire aussitôt.
- Une tarte aux pommes ? C'est mon dessert préféré.
L'infirmier, qui vient d'assister à la scène, reste silencieux. Mais quelques minutes plus tard, dans l'office, la porte claque violemment.
- Ça va pas, Astrid ! lance Romain d'une voix tremblante. Tu ne peux pas parler comme ça !
Sa collègue soupire. Ses cernes ont la couleur du café trop long.
- Je sais.
Ce n'est ni une justification ni une excuse. Juste un constat fatigué.
- Ma mère est hospitalisée, ça fait trois nuits que je dors quatre heures et j'en suis à mon cinquième matin d'affilée... Alors oui, j'ai craqué.
Mélissa baisse les yeux. Elle n'avait vu que la dureté, elle découvre la fragilité.
- Mais elle n'y peut rien, souffle-t-elle.
- Je sais, répète Astrid.
Le « je sais » se fissure un peu cette fois.
- Va prendre l'air cinq minutes, on prend le relais avec Mélissa.
- C'est bon, pas besoin...
- C'était pas une question.
Il n'argumente pas. Il pose juste les mots comme on pose une couverture sur quelqu'un qui grelotte.
Astrid hésite, elle ne veut pas paraître faible devant sa stagiaire. Mais la fatigue a vite raison de son orgueil.
- D'accord.
Elle sort par la porte de service. Dehors, l'air froid lui pique le visage. Elle ferme les yeux. Les questions cent fois répétées, les sonnettes intempestives, les toilettes qui s'enchaînent, les transmissions qui s'éternisent, les journées trop longues et les nuits trop courtes... Tout s'est accumulé sans qu'elle s'en rende compte. Jusqu'à ce matin.
Dans la salle à manger, Mélissa débarrasse les plateaux du petit-déjeuner.
- Qu'est-ce qu'on mange de bon ce midi ? demande Madame Bégonia avec un sourire.
Mélissa inspire.
- Du hachis parmentier, Madame Bégonia. Et une tarte aux pommes.
- Oooooh, c'est mon dessert préféré !
La stagiaire sent que quelque chose vient de se passer. Elle comprend soudain que répondre sept fois n'est pas seulement répéter une information. C'est redonner, sept fois, un petit morceau de sérénité.
Quand Astrid revient, dix minutes plus tard, ses yeux sont rouges mais son visage est plus calme.
Thomas lui tend une tasse de café.
- C'est parfois compliqué, à la longue, le secteur protégé. Dire et redire, faire et refaire...
Sonia a demandé à y faire un essai le mois prochain, c'est déjà programmé sur son planning... On pourrait anticiper un peu, vous auriez juste à changer vos trames la semaine prochaine. Je peux en parler à la cadre si tu veux.
Astrid esquisse un sourire fragile.
- Je ne veux pas être « celle qui ne tient plus ».
- On ne tient jamais seul, répond simplement l'infirmier. On est une équipe.
Au bout de la table, Madame Bégonia lève la tête.
- Dites, qu'est-ce qu'on mange de bon ce midi ?
Un bref silence.
L'aide-soignante s'avance, cette fois sans lever les yeux au ciel.
- Une tarte aux pommes, Madame Bégonia. Et elle est délicieuse.
La vieille dame sourit, rassurée.
Et dans ce sourire répété, Mélissa comprend que la solidarité, elle aussi, a besoin d'être nourrie.