Thanadoula, autrice de « De la perte au deuil apaisé, retrouver la sérénité »
3 questions à Nathalie Firminy
- Par Juliette Viatte
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Vous décrivez le rôle de thanadoula comme un accompagnement qui "réhumanise" la fin de vie et le deuil dans une société qui les a hyper-médicalisés. Comment cette approche peut-elle concrètement transformer la prise en charge des personnes âgées en Ehpad ?
La prise en soin des résidents en Ehpad est impactée par le manque de personnel. Les protocoles, la traçabilité, la sécurité et les exigences administratives sont indispensables pour garantir la qualité des soins, mais ils prennent beaucoup de temps aux équipes. Les résidents sont souvent plus dépendants et ont des besoins complexes, ce qui alourdit la charge de travail. Résultat : le temps disponible pour la relation de soin, la présence et l'accompagnement - particulièrement en fin de vie - est limité.
Mon intervention ne remplace aucun rôle existant. Elle vient enrichir et soutenir ce qui est déjà en place, en recentrant l'attention sur l'humain. Elle accompagne l'ensemble de l'établissement, résidents, familles, soignants et direction, pour favoriser un climat bienveillant et solidaire.
Concrètement, cela se traduit par : Un accompagnement des résidents face à leurs pertes (passage à la retraite, décès d'un proche, perte d'autonomie, d'un animal de compagnie ou de la santé...) et lors des grandes transitions du grand âge (cumul des pertes, fragilisation, perte de repères, dépendance progressive, fin de vie) ; Un soutien aux familles avant, pendant et après le décès, pour traverser cette épreuve ; Des espaces où les soignants peuvent exprimer leurs émotions face aux décès répétés et prévenir l'épuisement ; Un appui à la direction pour développer une culture d'écoute qui valorise les équipes...
Cela permet beaucoup de choses, comme notamment :
- Un résident peut retrouver la parole après des semaines de silence
- Des familles peuvent être accompagnées jusqu'au bout : dans les derniers adieux et même après le décès. Elles ne restent pas seules une fois qu'elles quittent l'établissement
- Des soignants ont un lieu pour partager leurs vécus, échanger et se soutenir dans la durée
- L'établissement peut améliorer son climat de travail, réduire l'absentéisme lié à l'épuisement, et renforcer sa réputation en intégrant le deuil comme une dimension normale de la vie collective plutôt qu'un sujet à éviter.
Cette approche apporte une présence humaine structurée. Résidents, familles, soignants et direction peuvent se sentir davantage reconnus, soutenus et légitimes dans ce qu'ils traversent.
Votre livre explore une diversité de deuils souvent invisibilisés. Comment améliorer l'accompagnement global des résidents et prévenir certaines situations de détresse, voire les conduites suicidaires chez les personnes âgées ?
Améliorer l'accompagnement suppose d'abord de reconnaître les pertes multiples que traversent les personnes âgées : perte d'autonomie, décès du conjoint, renoncement au domicile, modification du rôle social, éloignement du réseau amical, affaiblissement des capacités physiques. Ces deuils successifs fragilisent profondément, que l'on vive à domicile ou en Ehpad.
Le 3? baromètre 2025 des Petits Frères des Pauvres évoque environ 750 000 personnes âgées en situation de « mort sociale », définie comme le fait d'être coupé de ses cercles relationnels principaux : famille, amis, voisinage et réseaux associatifs. Le rapport fait également état de 2 millions de personnes âgées isolées de leur entourage et mentionne des situations de décès découverts tardivement, révélant l'extrême solitude que certaines personnes subissent. À La Réunion, plusieurs personnes âgées que j'accompagne me confient qu'en l'absence de visites ou de soutien régulier, elles ont le sentiment « d'attendre la mort ». Cette phrase dit beaucoup du découragement et de la perte de sens qui peuvent s'installer lorsque les liens se raréfient.
En Ehpad, la solitude prend une autre forme : même entouré de professionnels attentifs, un résident peut se sentir coupé de sa famille, de son histoire et de ce qui donnait du sens à sa vie. Être bien soigné ne suffit pas toujours pour se sentir utile, reconnu et pleinement vivant.
Dans mon expérience, ce que les aînés expriment le plus souvent, c'est le désir de transmettre. Lorsque j'étais animatrice en Ehpad, j'observais leur joie profonde au contact des enfants et des jeunes. Les projets intergénérationnels - partenariats avec des crèches, écoles, médiathèques, interventions en lycées, ateliers partagés - créent du lien, stimulent la mémoire autobiographique, renforcent l'estime de soi et redonnent un rôle social.
Concrètement, plusieurs leviers peuvent être mobilisés : Créer des espaces de parole accessibles (cafés-deuil en Ehpad, CCAS, associations) pour exprimer les pertes et rompre l'isolement ; Développer des projets intergénérationnels favorisant la transmission des savoir-faire et des récits de vie ; Organiser des visites régulières à domicile afin de repérer précocement les situations d'extrême solitude et maintenir les liens avant qu'un drame ne survienne ; Former les aidants et les professionnels à identifier les signes de détresse émotionnelle, notamment les propos de découragement, le retrait relationnel ou la perte d'appétit pour la vie ; Associer les aînés aux décisions qui les concernent et co-construire avec eux des réponses adaptées à leurs besoins réels ; Mettre en place des gestes symboliques personnalisés (objets mémoriels, temps d'hommage, rituels d'adieu) pour reconnaître les pertes et permettre de continuer à vivre avec l'absence plutôt que malgré elle.
Lorsque les pertes ne sont ni reconnues, ni entendues, ni accompagnées, elles s'accumulent et fragilisent l'équilibre global. Chez les personnes âgées, cette accumulation peut conduire à un effacement progressif du désir de vivre.
La prévention des situations de détresse et des conduites suicidaires passe donc par trois piliers essentiels : la reconnaissance des deuils invisibles, le maintien actif des liens et la restauration d'un sentiment d'utilité et d'appartenance. Accompagner dignement les personnes âgées, c'est leur permettre de rester sujets de leur existence, jusqu'au bout.
Vous proposez des rituels, exercices et espaces de parole comme les « cafés-deuil intergénérationnels ». Quels conseils donneriez-vous aux directeurs d'Ehpad et de services à domicile pour intégrer ces pratiques ?
J'utilise le mot rituel, mais j'aurais tout aussi bien pu parler de geste, de routine ou d'action. Il ne s'agit ni de religieux ni de solennel, mais d'actions simples et concrètes, mises en place pour honorer une personne et soutenir ceux qui restent. Les cafés-deuil sont des espaces sécurisés, conviviaux et confidentiels, animés par des professionnels ou des pairs endeuillés, où résidents, familles et professionnels peuvent parler librement de la mort, du deuil et de la vie. Ces rencontres permettent de briser l'isolement, partager son vécu avec des personnes qui vivent la douleur de la perte, désacraliser la mort en levant les tabous et retrouver un sentiment d'appartenance dans un cadre bienveillant et sans jugement.
Ces rencontres présentent aussi des bénéfices pour les équipes et l'établissement. Ces espaces offrent un soutien émotionnel aux soignants, leur permettent de partager leur vécu et contribuent à diminuer l'épuisement et l'absentéisme. Ils améliorent le climat général en libérant la parole sur la mort, créant un environnement plus apaisé pour les résidents et les équipes. Ils renforcent aussi la qualité de vie des résidents et la satisfaction des familles. Enfin, ils permettent d'intégrer le deuil comme une dimension normale de la vie collective, plutôt qu'un sujet à éviter ou à banaliser.
Conseils pratiques pour l'intégration:
- Planifier des rencontres régulières dans un espace calme et adapté
- Former au moins un membre de l'équipe à l'animation pour garantir la sécurité et la bienveillance des échanges
- Définir un cadre clair : confidentialité, respect du rythme de chacun et bienveillance
- Privilégier la flexibilité : privilégier la flexibilité pour respecter ce qui fait l'unicité de chaque personne.
Intégrer ces pratiques ne bouleverse pas l'organisation. Quelques gestes simples suffisent à restaurer la dignité des résidents, à renforcer la cohésion des équipes, à impliquer pleinement les familles et à instaurer un climat serein dans l'établissement.
Pour aller plus loin :
firminynathalie@gmail.com
le-deuil-parlons-en.re

