Une tribune de Dafna Mouchenik, animatrice du Collectif Domicile, le collectif des professionnels d’aide et de soin à domicile
Les épisodes de très fortes chaleurs que nous connaissons cette année mettent en lumière une mobilisation remarquable des acteurs de terrain, tout en révélant encore des difficultés à protéger pleinement les personnes âgées et les personnes en situation de handicap vivant à domicile. La mortalité reste trop élevée, les hospitalisations battent des records. Il va falloir faire mieux… et plus vite. Alors, comment gagner le 3e round ?
Le ring invisible du domicile
On parle beaucoup des hôpitaux, des EHPAD, des établissements. On parle moins des salons au 6e étage sans ascenseur, sous les toits, où il fait 32 degrés à minuit. C’est pourtant là que vivent, seules, beaucoup de personnes âgées et de personnes en situation de handicap.
Au domicile, rien n’est centralisé. Les gens sont dispersés dans la ville, derrière des portes qu’on ouvre parfois une fois par jour, parfois tous les deux ou trois jours. Et pourtant, on attend de nous la même vigilance qu’en établissement, mais sans présence continue, sans climatisation collective, sans moyens supplémentaires, et en période estivale où une partie des équipes est déjà partie en vacances – sinon ce ne serait pas drôle. C’est un peu comme demander à un garde champêtre de surveiller tout un pays avec une bicyclette et un carnet.
Des dispositifs… qui pèsent sur ceux qui les utilisent
Soyons justes : depuis 2003, des progrès réels ont été faits. Des dispositifs existent, des listes de personnes vulnérables sont établies, des cellules canicule se réunissent, des aides matérielles sont prévues, des transports vers des lieux rafraîchis peuvent être mobilisés. Sur le papier, c’est plutôt rassurant.
Mais sur le terrain, ces dispositifs reposent encore beaucoup sur les mêmes : les services d’aide à domicile, en tout cas pour ce qui concerne les personnes que nous accompagnons déjà. C’est nous qui repérons, qui alertons, qui remplissons les tableaux, qui rassurons les familles, qui faisons remonter les situations – et jusque-là, rien d’anormal. Mais, trop souvent, c’est encore nous qui devons trouver les solutions très concrètes : qui va installer le ventilateur, qui va accompagner la personne à la salle climatisée, qui va organiser la venue d’un transport spécialisé, dénicher un hébergement temporaire…
Nous sommes devenus, sans toujours l’avoir choisi, le centre de gravité de la gestion de la canicule à domicile sans les moyens qui vont avec.
Les limites d’un système pensé pour un autre climat
Les plans d’aide ont été pensés pour un monde où l’été était une saison agréable, pas une menace sanitaire récurrente. Ils sont adaptés au reste de l’année, beaucoup moins à ces périodes extrêmes où il faudrait que la présence de l’aide à domicile soit renforcée, voire quasi constante pour certains.
Lorsque nos services ne passent pas chaque jour – par manque de moyens, de personnel, ou parce que les plans d’aide n’ont pas été réévalués – le risque augmente mécaniquement. On peut bien répéter “buvez, restez au frais”, si personne ne passe voir si la personne a compris, si elle a de l’eau, si elle peut ouvrir ou fermer ses volets, si nos équipes n’ont pas le temps de coordonner davantage et de repenser nos passages, le message reste… théorique.
Et c’est ainsi que le pire continue d’arriver au domicile, en silence et invisible.
Et nos équipes dans tout ça ?
On l’oublie trop facilement: pendant que nous protégeons les personnes accompagnées, il faut aussi protéger celles et ceux qui les accompagnent. Les aides à domicile travaillent, elles aussi, dans la chaleur, interviennent dans des logements mal ventilés, traversent la ville d’un appartement surchauffé à un autre, montent des escaliers, portent des charges, tout en restant vigilantes.
Il nous faut organiser, pour elles aussi, un minimum de prévention et de sécurité : adapter les plannings, prévoir des temps de pause, veiller à ce qu’elles aient de l’eau fraîche, limiter les déplacements les plus éprouvants aux heures les plus chaudes, comme le rappellent désormais les recommandations faites aux employeurs en cas de chaleur intense. Nous jonglons entre les urgences des personnes accompagnées et la nécessité de ne pas épuiser – ni mettre en danger – celles qui sont en première ligne. On nous demande de tenir, de renforcer les visites, d’être partout à la fois… mais sans que leurs conditions de travail soient réellement repensées pour ce “nouveau climat”.
Protéger les personnes vulnérables sans protéger les équipes qui les accompagnent, c’est comme vouloir arroser un jardin avec une pompe à sec : au bout d’un moment, plus rien ne sort.
Gagner enfin ce troisième round
Les services publics, les collectivités et les acteurs du secteur se mobilisent, c’est vrai. Mais leur mobilisation doit désormais intégrer pleinement la réalité du domicile : sa dispersion, sa complexité, son importance – et les conditions de travail de celles et ceux qui y interviennent.
Concrètement, il s’agit de nous donner les moyens d’agir vite et bien : des procédures simplifiées pour accéder aux transports et à l’hébergement temporaire, des stocks mutualisés de ventilateurs et d’équipements de rafraîchissement déployables sur la base de nos signalements, et un financement dédié pour couvrir le temps de coordination, les visites supplémentaires et la logistique de ces urgences à domicile.
Gagner le troisième round contre la canicule, ce sera surtout reconnaître que sans un soutien massif aux services d’aide à domicile et à leurs équipes, on nous demande de livrer cette bataille avec un bras attaché dans le dos.