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Domicile : ici l’ombre...

Domicile : ici l’ombre...
Anne Lauseig, présidente du Collectif national La Force Invisible des Aides à Domicile (Linkedin)
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"Ici l’ombre... les Invisibles parlent aux Français". Une tribune libre d'Anne Lauseig, présidente du Collectif national La Force Invisible des Aides à Domicile.

Je vous parle au nom de Martine, Jamila, Sophie, Rachid… et de tous les miens.

Quand on parle « maintien à domicile », on parle souvent de la précarité des personnes accompagnées. On parle beaucoup moins de la précarité des professionnel.les qui interviennent chaque jour auprès d'elles.

Mais savez-vous que la précarité des auxiliaires de vie (ADVF, AES…) est trois fois supérieure à la moyenne nationale ?

Salaires faibles, temps partiels, horaires coupés, déplacements entre plusieurs domiciles, amplitudes importantes et manque de perspectives sont autant de réalités qui fragilisent celles qui sont pourtant indispensables au maintien à domicile.

On ne peut pas garantir un accompagnement de qualité si celles qui l'assurent restent elles-mêmes dans la précarité.

Nous demandons donc des salaires à la hauteur de nos responsabilités, la rémunération réelle de nos temps de déplacement, la reconnaissance du travail invisible, de meilleures conditions de travail, une véritable prévention de la pénibilité et de vraies possibilités de formation et d'évolution.

Une journée de travail ne se résume pas aux heures passées chez le bénéficiaire…

Le temps passé à se déplacer de la première à la dernière intervention doit être considéré comme du temps de travail et rémunéré comme tel. Augmentation des frais kilométriques afin qu’ils correspondent aux frais réels (coût de l'essence, de l'assurance, des réparations).

Les horaires coupés et les amplitudes de travail (qui peuvent aller jusqu’à 12 voire 13 heures d’affilée) nous épuisent. Il faut limiter les amplitudes excessives, réduire les horaires coupés, co-construire les plannings, éviter les changements de dernière minute et sectoriser les interventions pour limiter les déplacements.

Le travail invisible c’est aussi le temps passé à observer, créer du lien, comprendre et, en cas de besoin, alerter les familles.

Ce temps doit être reconnu comme du travail.

« Si je n'y vais pas, qui sera là ? » La continuité de l'accompagnement ne doit pas reposer sur l'épuisement ou la culpabilité des auxiliaires de vie. Il faut pouvoir prévoir suffisamment de professionnels pour assurer les remplacements, les congés et les absences.

Notre métier nous use psychologiquement et physiquement.

Aider vos parents ou grands-parents à se lever, réaliser des « transferts », accompagner une personne désorientée, répéter sans cesse les mêmes gestes, gérer des situations difficiles ou émotionnellement lourdes jusqu’à l’accompagnement d’une personne en fin de vie…  c’est ce qu’en droit du travail, on appelle la « pénibilité ».

La pénibilité ? Un mot presque tabou chez nous.

Et notre charge mentale continue souvent à peser après notre intervention : « Mon bénéficiaire a-t-il bien mangé? Est-ce que quelqu'un va bien passer le voir ce soir ? Est-il en sécurité ? Faut-il prévenir sa famille ou un autre professionnel ? »…

Notre métier sursollicite notre corps et notre mental, jour après jour.

Nous demandons du matériel adapté, une véritable prévention des troubles musculosquelettiques (TMS), une prévention de l'épuisement professionnel et une meilleure reconnaissance de la pénibilité. Prévenir, c'est agir avant que la professionnelle soit en difficulté.

Intervenir auprès d'une personne autiste, d'une personne atteinte de troubles cognitifs, d'une personne polyhandicapée ou en fin de vie, ça se prépare : il faut une formation adaptée à ces situations, prévoir un temps de tutorat et d'accompagnement lorsqu'une professionnelle intervient pour la première fois dans un environnement complexe.

En facilitant l'accès aux formations qualifiantes et à la VAE, en reconnaissant l'expérience acquise sur le terrain, on créera de véritables parcours professionnels qui permettront d'évoluer sans devoir quitter notre secteur.

Tout le monde y trouvera son compte.

Le manque de logements accessibles près des zones d'intervention éloigne des professionnels pourtant volontaires, et aggrave les déserts d'aide à domicile déjà fragiles. Nous demandons donc un accès prioritaire au logement social pour les métiers du domicile, une aide à la mobilité résidentielle, et une prise en charge réelle des frais de transport domicile-travail.

Idem pour la galère des gardes d’enfants quand on travaille tôt, tard, ou le week-end. Nous demandons des solutions de garde adaptées à nos horaires atypiques et une priorité d'accès à ces crèches.

Comme notre métier sollicite autant notre corps et notre mental, il doit s'accompagner d'une protection sociale à la hauteur, et pas d'une couverture minimale pensée pour des postes sédentaires. Nous demandons donc une mutuelle d'entreprise réellement adaptée à la pénibilité du métier, des visites médicales pensées pour ses risques spécifiques, et un accès facilité à un accompagnement psychologique pour les situations les plus éprouvantes (fin de vie, violence, épuisement).

Nous demandons aussi :

Une carte professionnelle nationale reconnaissant notre expérience, nos diplômes et nos compétences acquises sur le terrain.

Un statut prioritaire en période de crise, pour l’accès au carburant et aux équipements de protection lors d’une pandémie.

La gratuité des transports en commun et du stationnement pour faciliter nos déplacements professionnels au quotidien.

Accompagner les autres ne devrait jamais se faire au prix de notre propre santé.

Enfin, une dernière supplique, de bon sens, elle aussi. Les auxiliaires de vie sont chaque jour auprès de vos aïeux. Elles voient ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Elles savent mesurer un temps d'intervention insuffisant, évaluer qu’un planning est irréalisable ou alerter quand une situation devient préoccupante. Associez-nous donc davantage aux décisions qui nous concernent. 

Car vous ne pourrez pas construire le domicile de demain sans écouter celles qui y travaillent aujourd'hui. Nous, les Martine, Jamila, Sophie, Rachid… et tous les miens.

Anne LAUSEIG, présidente du Collectif national La Force Invisible des Aides à Domicile

L’association est basée à Bordeaux. Elle organise son Assemblée générale en visio ce vendredi 16 octobre 2026 et appelle à manifester dans toute la France ce samedi 17 octobre 2026 (aux côtés de Convergence Infirmières et du Collectif des Infirmiers Libéraux en Colère). L’association publiera bientôt le « Manifeste des Auxiliaires de Vie » (Géroscopie s’en fera, évidemment, l’écho). Pour suivre ses activités, abonnez-vous à sa page Facebook (près de 13 000 abonnés) en cliquant ici. Vous pouvez aussi écrire à collectif.laforceinvisible@gmail.com

NB : Géroscopie est un carrefour d'information et de débat. Les tribunes libres régulièrement publiées par notre média n'engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de la Rédaction.

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