Dans le n° 53 - Février 2015 - Relation soignant-soigné

" La toilette n'est pas un simple nettoyage du corps du résident "

Par Nadia Graradji 

L'aide à la toilette est le moment au cours duquel le soignant passe le plus de temps avec le résident. Prescillia De Ranieri Maggio, psychologue clinicienne au sein de l'EHPAD Le Palais à Marseille, revient sur les questionnements éthiques posés par cet acte.

Faut-il appréhender la toilette du résident comme un moment de soins, un acte d'hygiène quotidien ou un acte technique ?

La propreté est une notion culturelle. Lorsqu'on parle de toilette en EHPAD, les représentations ne vont pas être les mêmes selon les cultures et les habitudes de vie non seulement du résident mais aussi du soignant. Roland Gori, psychanalyste et professeur en psychopathologie clinique, souligne à juste titre que nous assistons à une "médicalisation de l'existence à l'infini". Or, le moment de la toilette ne peut se cantonner à être un acte technique au nom de l'hygiène. Il marque le départ de la journée du résident. C'est un temps de rencontre intime entre au moins deux humains. La toilette en elle-même n'est qu'un prétexte de plus à la rencontre de la personne âgée en EHPAD. Il peut s'agir d'un moment de détente, de plaisir, de relaxation à la condition d'une approche adaptée, respectueuse du désir du résident et de son état de détérioration cognitive. Seule cette conception de l'accompagnement permet d'inscrire le temps de la toilette dans un projet de soins et le projet de vie personnalisé du résident. Autrement, la toilette n'est que le simple "nettoyage" d'un corps.

On entend de plus en plus souvent parler de toilette relationnelle. De quoi s'agit-il ?

La toilette relationnelle est une terminologie inventée pour soutenir une approche globale de la personne. Elle s'inscrit dans le champ des approches non médicamenteuses de l'accompagnement des personnes âgées dépendantes. Le clivage du corps et de l'esprit n'est pas une conception adaptée. La toilette relationnelle tente aussi de se modéliser comme s'il suffisait d'appliquer des consignes écrites, de suivre un protocole de prise en charge pour crédibiliser une approche plus humaine, plus empathique. Il s'agit surtout d'insister sur l'aspect relationnel du soin. Mais soyons lucides, et surtout honnêtes, toutes les toilettes doivent être relationnelles ! Il ne peut en être autrement ! Une toilette qui n'est pas relationnelle ne se fait pas sur un être vivant. Lorsque l'intervenant aide une personne âgée à se doucher, s'habiller, s'apprêter, comment est-il possible qu'il ne s'agisse pas d'une approche relationnelle ? L'enjeu est de restaurer toute sa priorité au lien dans le soin.

Dans quels cas, la toilette peut-elle devenir problématique pour le résident ?

Quand elle va à l'encontre du désir de la personne âgée. L'intervenant doit être attentif au désir de la personne et à sa manière de parvenir à l'exprimer. Il n'est pas question d'imposer une toilette. Si le comportement de la personne âgée pose un problème de vie sociale ou s'il y a des lésions cutanées, l'équipe pluridisciplinaire - médecin coordonnateur, le médecin traitant, l'infirmier(e) référent(e), l'infirmier(e), les aides-soignantes, le psychologue - va chercher une solution en fonction du contexte, de l'histoire de vie de la personne, de son état cognitif et émotionnel. L'appel à la participation de la famille dans cette quête de solution n'est pas rare et est précieuse pour le résident. La toilette peut également être difficile lorsque la personne souffre de douleurs. Dans ce cas, l'évaluation de la douleur et le réajustement de ses traitements sont primordiaux.

La toilette de personnes âgées souffrant de troubles cognitifs du type Alzheimer nécessite-elle une approche différente ?

Chez les personnes âgées souffrant de démences neuro-dégénératives de type Alzheimer ou apparentées, et présentant des symptômes cognitifs, les sphères mnésiques et langagières sont altérées, en fonction de l'évolution de la maladie. La personne âgée est désorientée dans le temps et dans l'espace. Elle peut ne plus se souvenir où elle est, ne pas reconnaître la personne qui se présente à elle, ne pas comprendre les mots qu'on lui adresse, ne pas saisir ce que signifie une toilette. De fait, en réaction à tout ce vécu que nous ne pouvons vraiment nous représenter, elle peut aussi souffrir d'états anxieux, être sujette à de terribles angoisses, chercher à se protéger de cet environnement qu'elle ne comprend plus par l'agressivité verbale et ou physique... C'est ce qu'on appelle dans notre jargon les symptômes psycho comportementaux. L'intervenant va devoir observer, écouter ses manifestations, les respecter aussi et en chercher le sens! Reconnaître ces manifestations est la clé d'une relation de confiance avec la personne âgée. De part son attitude et quelques actions sur l'environnement (comme par exemple veiller à une température suffisante dans la salle de bain), l'intervenant va contribuer à offrir une atmosphère de qualité au service du bien être de la personne. Le moment de la toilette est la voix royale de l'émergence du souvenir, du récit d'épisodes de vie. Il est l'un des moments où la sensorialité est en exergue: l'odorat et le toucher principalement. Tout l'enjeu pour le professionnel est de soutenir et d'éveiller cette sensorialité par une sollicitation cognitive appropriée."À quoi cette odeur vous fait penser? C'est agréable? Ça sent bon? ..." Trop souvent encore, les soignants sont maladroits par manque de connaissances spécifiques à la psycho-gérontologie. Les actions de communication, d'information que peuvent mener les psychologue en EHPAD sont insuffisantes compte tenu des budgets alloués par les autorités. Il n'est pas rare qu'un EHPAD de 60 résidents dispose seulement d'un 0,10 ETP de psychologue, soit 7 heures hebdomadaires de présence. Que peut-on faire avec 7 heures de travail pour 60 résidents, leurs familles et pour les équipes ? Être psychologue, ce n'est pas être magicien !